Le « mâle alpha » : comment un concept scientifique mal compris a influencé notre relation avec nos chiens.

Je suis tombée récemment sur une vidéo de Science Bestiale consacrée au mythe du mâle alpha à travers le règne animal. Si le sujet vous intéresse, je vous encourage vraiment à prendre le temps de la regarder.

Au-delà de la qualité de la vulgarisation, ce que j’ai trouvé particulièrement intéressant, c’est qu’elle montre comment une idée scientifique peut être progressivement simplifiée, déformée, puis récupérée jusqu’à défendre des valeurs ou des pratiques qui n’ont parfois plus grand-chose à voir avec les observations de départ.

Et en la regardant, je n’ai pas pu m’empêcher de penser au monde canin.

Parce que cette idée de l’« alpha » a profondément marqué l’éducation des chiens pendant des décennies. Pas seulement parce qu’on parlait de hiérarchie ou de dominance, mais surtout parce que certains en ont tiré une conclusion très simple : pour être un bon humain, il faudrait devenir l’alpha, le chef de meute de son chien.

Alors sont apparus tout un tas de conseils présentés comme indispensables : toujours passer les portes en premier, manger avant son chien, mettre les mains dans sa gamelle, contrôler systématiquement les ressources, ne jamais céder, montrer qui décide… avec l’idée que c’était ainsi que fonctionnaient naturellement les loups, et donc les chiens.

À partir de là, certaines dérives ont trouvé une justification qui semblait scientifique. Si le chien cherchait à prendre le dessus, alors il devenait logique de reprendre le dessus avant lui.
Pour certains, cette idée a servi à légitimer des pratiques de plus en plus coercitives : corrections physiques, intimidations, techniques comme l’« alpha roll » consistant à plaquer un chien sur le dos pour lui rappeler sa prétendue place dans la hiérarchie… toujours au nom d’un fonctionnement présenté comme « naturel ».

Le problème, c’est que lorsqu’on part d’une idée mal comprise, tout ce que l’on construit dessus risque de partir dans la mauvaise direction.
Avec le recul, on se rend compte que ces pratiques reposaient souvent davantage sur une interprétation simplifiée, voire déformée, des observations scientifiques que sur les observations elles-mêmes.

Pourtant, lorsqu’on revient aux observations dont sont issues ces théories, on découvre un tableau beaucoup plus nuancé. Et surtout, une image de l’« alpha » souvent très éloignée de celle qui a été popularisée.

majestic grey wolf in natural habitat


Et la grande majorité des propriétaires qui ont suivi ces conseils ne cherchaient pas à être durs avec leur chien. Ils pensaient sincèrement faire ce qu’il fallait. Ils faisaient confiance à ce qui leur était présenté comme une explication scientifique du comportement animal.

Je ne partage pas cette vidéo pour relancer le débat entre « ancienne » et « nouvelle » école.

Je la partage parce qu’elle rappelle quelque chose qui me semble essentiel : avant de construire toute une manière d’accompagner un chien à partir d’une idée, encore faut-il être sûr d’avoir bien compris ce que cette idée disait réellement.

Quand une théorie est simplifiée à l’extrême, puis transformée en recettes toutes faites, il y a toujours un risque de perdre en route ce qui faisait sa richesse… et parfois d’en tirer des conclusions qui ne sont plus adaptées.

En presque quinze ans d’accompagnement, j’ai rencontré énormément de propriétaires qui culpabilisaient parce qu’ils avaient l’impression de ne pas être assez fermes avec leur chien.

On leur avait expliqué qu’un bon leader devait savoir s’imposer, ne rien laisser passer, montrer qui décide. Alors ils essayaient de faire de leur mieux, persuadés que c’était ce dont leur chien avait besoin.

Dans cette logique, je pense qu’un chien a besoin d’un humain sur lequel il peut s’appuyer. D’un repère. D’un pilier. De quelqu’un qui prend parfois des décisions pour lui lorsqu’il n’en est pas capable.

Mais être une figure de référence ne consiste pas à imposer sa place par la force, à multiplier les rapports de pouvoir ou à entrer dans une confrontation permanente avec son chien.

Pour moi, être un membre d’une même famille, même si pas de la même espèce, c’est offrir un cadre cohérent, prendre des décisions lorsque c’est nécessaire, protéger son chien quand il en a besoin et l’aider progressivement à développer les compétences qui lui permettront de gagner en confiance et en autonomie.

J’aimerais sincèrement que cette vidéo puisse éviter à certains humains de s’engager dans une voie simplement parce qu’ils pensent suivre des recommandations sérieuses, sans en connaître réellement les fondements.

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