Il y a des textes qu’on n’avait pas prévu d’écrire.
Celui-ci en fait partie.

Depuis plusieurs mois, mes réseaux sociaux sont envahis de vidéos de professionnels qui se mettent en scène face à des chiens dits « réactifs », souvent présentés comme agressifs, pour prouver leurs compétences.
Toujours le même scénario : aller à l’affrontement avec un chien muselé.
Un chien à qui on a retiré le dernier moyen de se défendre.
Un rapport de force faussé, qui donne l’illusion du courage.
Du gros chien “impressionnant” pour le spectacle.
Jusqu’au chiot terrorisé qui n’a rien demandé.
Des chiots quoi !!
Et ça me fout la gerbe.
Pour ces chiens, d’abord.
Parce que ces mises en scène font des dégâts.
Parce qu’on joue avec la peur, la sidération, l’impuissance.
Parce qu’on appelle ça du travail alors que c’est surtout une démonstration de force.
Mais aussi pour les humains qui regardent ces vidéos.
Ceux qui sont à bout, démunis, fatigués.
Ceux qui finiront par essayer la même chose chez eux, sans voir le problème — simplement parce qu’ils ne savent plus quoi faire.
Beaucoup diffusent sincèrement ce en quoi ils croient.
Des croyances profondément ancrées sur la contrainte, la domination, la nécessité de “prendre le dessus”.
Des croyances humaines, culturelles, héritées — parfois jamais questionnées.
Le problème, c’est quand ces croyances deviennent des méthodes.
Quand elles sont légitimées par un statut professionnel.
Quand elles sont emballées comme des solutions rapides, et normalisées pour des humains déjà à bout.
Et je sais d’où ça vient.
On entre rarement dans le monde du chien quand tout va bien.
On arrive fatigué, inquiet, jugé, parfois honteux de ne pas y arriver.
Et dans ces moments-là, la promesse de contrôle, de rapidité, de facilité est terriblement séduisante.
Elle rassure.
Elle donne l’illusion de reprendre la main.
Reprendre SA place devient une action valorisante.
Elle évite d’avoir à regarder sa propre peur, son impuissance, sa difficulté à tolérer le chaos.
La contrainte devient alors une réponse humaine à l’insécurité.
Pas un choix pleinement conscient.
Ce n’est pas séduisant parce que c’est violent.
C’est séduisant parce que ça apaise l’angoisse humaine.
Même si ça détruit autre chose à côté.
Dans nos sociétés :
- maîtriser = être compétent
- contrôler = être responsable
- poser des limites “fortes” = être crédible
L’empathie, l’observation, la compréhension, l’humilité sont encore perçus comme :
- floues
- molles
- inefficaces
- peu démontrables
Donc beaucoup entrent par la seule porte socialement valorisée.
Et pourtant, le problème n’est pas le contrôle.
Le problème, c’est la confusion entre contrôle et contrainte.
La maîtrise n’est pas la domination.
Poser un cadre n’implique pas d’écraser.
L’empathie n’exclut ni les limites, ni la structure, ni la sécurité.
Accompagner sans démonstration de force oblige à :
- tolérer l’échec
- rester dans l’inconfort
- accepter de ne pas toujours “savoir”
- voir ses propres doutes
- travailler sur soi
La contrainte évite ce travail-là.
Elle externalise le problème sur le chien.
Et ça, humainement, c’est tentant.
Quand j’ai commencé dans le monde du chien, il y a presque quinze ans, j’étais exactement au même endroit.
J’aurais pu avoir la même trajectoire.
Je ne voyais pas le problème à m’imposer par la force.
C’était normal. C’était “comme ça qu’on faisait”.
J’étais immergée dans ce discours.
Et à force, j’avais perdu quelque chose d’essentiel : l’empathie.
Ce besoin de se montrer plus fort.
Plus imposant.
Ce besoin de contrôler l’autre plutôt que de se réguler soi.
Ce besoin de se prouver des choses.
Comme si l’empathie rendait faible.
Comme si comprendre ralentissait.
Comme si respecter empêchait d’être efficace.
Mais être pro, être humain, c’est aussi avoir la responsabilité de questionner ce que l’on croit — surtout quand cela impacte un être vulnérable.
Aujourd’hui, tout doit être montré.
Et vite.
Il faut que ce soit réglé pour la vidéo.
Spectaculaire.
Buzzable.
Quitte à inventer des méthodes toujours plus violentes, toujours plus absurdes — pour l’ego, pour l’algorithme, pour l’argent.
Et le chien, là-dedans ?
Est-ce qu’il compte encore ?
Est-ce qu’on est là pour l’aider, ou pour se mettre en scène ?
De mon côté, j’ai fait un choix.
Je refuse d’accompagner un chien au détriment de son intégrité émotionnelle.
Je refuse de transformer sa détresse en vitrine.
Je refuse de sacrifier la relation pour une démonstration.
J’accepte de me regarder en face pour ne pas faire payer mes faiblesses à ceux qui n’y sont pour rien.

Merci encore pour tes remarques judicieuses. Ma chienne prend des initiatives dans sa vie, par exemple, elle trouve des solutions à ses contraintes. L’autre jour j’ai été obligée de la mettre à la cave, non pour la punir mais pour ne pas entendre ses aboiements perçants quand quelqu’un vient. Je lui avais mis également son panier qui a un coussin. Pendant la visite, elle a été se coucher dans le panier en m’attendant.